Sorry we missed you

Le film de Ken Loach, en salles ce mercredi, dépeint les désillusions de la nouvelle économie dans une démonstration dont la lourdeur est à la mesure de la violence sociale décrite.

Sorry We Missed You, film «sur» l’ubérisation de l’économie et les récentes innovations dans le domaine de l’exploitation des travailleurs, ou plutôt film «contre» elles, maîtrise pleinement son sujet, pour mieux lui résister dans la perspective de le critiquer et de le détruire. Film à sujet et fier de l’être, dont chaque plan et chaque réplique sont déterminés par son thème, comme les étapes d’une démonstration, le dernier Ken Loach montre à quel point la vie de ses personnages, une famille de Newcastle, dans le nord-est de l’Angleterre, est quant à elle déterminée par les conditions de travail des parents, Ricky et Abby, qui ne leur laissent pas une seconde le temps de vivre. La vie de famille y est présentée comme un dernier rempart au malheur et à la souffrance, à condition qu’elle parvienne à garder la forme, en trouvant un peu de temps pour elle.

Novlangue

Cinéaste des saines colères depuis les années 60, Loach continue son travail d’inventaire des assauts concertés du capitalisme contre toutes les formes de corps intermédiaires existantes entre l’individu et lui : la famille, donc (de Kes, 1969, ou Family Life, 1971, à Sweet Sixteen, 2002), ailleurs l’Etat (les services sociaux dans le précédent Moi, Daniel Blake, en 2016), la nation (irlandaise dans Le vent se lève, 2006), ou encore, dans toute son œuvre, les organisations militantes, associatives ou syndicales permettant l’émergence et l’entretien d’une conscience de classe.

Chaque film décrit la façon dont la destruction de ces instances laisse l’individu, pris en tant que force de travail corvéable à merci, tout seul face au capital.

Mensonges

C’est cette solitude qui menace ici à chaque plan Ricky, Abby et leurs enfants, Seb et Lisa Jane, en mettant en danger les liens qu’ils continuent à entretenir tant bien que mal. La même solitude qui guette les personnes dont Abby, aide à domicile, s’occupe toute la journée (et qui veut l’obliger à les appeler ses «clients»), mais aussi les collègues de Ricky dans la société de livraison de colis pour laquelle il travaille soi-disant «à son compte», selon les subtilités diaboliques de l’autoexploitation de l’homme par l’homme. La solitude a sa novlangue, un vocabulaire managérial rajeuni égrené dans la scène d’embauche du père au début du film qui dresse un programme d’anéantissement des rapports sociaux encore existants dont le film ne fera ensuite que déplier les conséquences pour le quotidien de ses personnages. Ce qu’il fait de façon tout à fait tactique, puisque le scénario cherche à peser dans un rapport de force avec la réalité et ses beaux discours : chez Loach, de façon délibérée, la lourdeur de la démonstration est à la mesure directe de la violence sociale décrite. Elle est sa traduction dans une autre langue, la vieille langue du cinéma, ici à la limite de la langue morte. C’est que la forme du film (celle du mélodrame réaliste anglais, portée à une perfection d’un autre âge) se place dans un pur rapport de résistance à toutes les formes en circulation de son époque, à cette fluidité partout promise par l’ubérisation et dont il cherche à mettre en évidence les mensonges.

Sorry We Missed You est structuré par cette dispute, il veut filmer une bonne fois pour toutes la différence entre un trajet en camion dans une ville anglaise et le même parcours dessiné par l’écran du GPS qui presse Ricky de livrer ses colis à temps : un conflit des temporalités, où le temps de la vie et le temps du travail (qui aspire à être non payé et même payant en cas de faux pas, un esclavage en fait) sont déclarés incompatibles. Mais si le temps du film choisit clairement son camp entre les deux, il le fait pourtant avec ses propres automatismes, ses ralentissements et accélérations arbitraires, ultra-scénaristiques, efficacement destinés à nous émouvoir aux larmes et à nous révolter en un temps record, et qui est loin d’être libre. Forçant son spectateur à se rendre ainsi à l’évidence, ne le met-il pas à sa manière à son tour au travail ? La vieille parenté du cinéma et du capitalisme a toujours interdit aux films de s’en croire quittes à si bon compte, tributaires qu’ils sont de cette ubérisation de l’art qui dure depuis au moins leur première sortie des usines Lumière.

Source : Libération